Car la rentrée approche à tire-d’aile et que notre corps a oublié. Oui, il est passé en mode vacances et il a oublié les divers traumatismes auxquels il a dû faire face les mois précédents.
Constat. Problèmes. Mais aussi exercices divers à commencer dès à présent.
Réhabituons notre organisme.
Au dérèglement pédagogique.
1° Les pieds
Constat : Deux mois. 60 jours. Que vos pieds sont en exploration sensorielle. Libérés qu’ils sont de toute entrave de cuir. Qu’ils flirtent avec les méduses ou s’ébattent sur les sentiers en toute impunité, en Birk, chaussettes comprises. Qu’ils s’étalent sur des serviettes, manucurés avec soin ou chatoyants grâce à l’offre Sephora : 5 ongles achetés, 4 ongles offerts.
Problèmes : Retrouver l’inconfort de nos mocassins glandulaires, ou de nos escarpins si pratiques pour écraser les boulettes de papier des MELEC. Enfermer nos pétons. Transpirer. Suer. Ongles incarnés et décharnés à force de naviguer entre nos salles et celle de la Vie Sco pour demander le foutu diapo des 3e B2. Arriver le soir et observer vos oignons et vos durillons purulents.
Exercices : Commencer pas à pas. Par des allers-retours inutiles dans la maison. Faire des séances de chaussettes de 10 à 15 minutes maximum. Puis, un matin, sauter dans ses baskets et monter autant d’étages qu’entre la A103 et le bureau du CPE. Respirer. Acheter de la crème Scholl ou Akiléïne.
2° Le nez
Constat : Deux mois. 60 jours. Que vous respirez l’odeur des jasmins fraîchement coupés dans le jardin botanique aux mille parfums de votre résidence secondaire. Que vous humez chaque matin le bon air pur de la montagne, que vous sentez le doux parfum du taboulé s’étalant sur les nappes de pique-nique avec orgueil et panache.
Problèmes : Au bout de quelques semaines, que dis-je, de quelques jours, retrouver le melting-vieux-pot souvent acide des déos qu’on s’échange à la pelle dans des salles encore surchauffées par l’été, quand Terre d’Hermès flirte plutôt avec Serre d’herpès ; ou quand Enzo trouve bon d’oublier son sandwich frites-ketchup-steak « terter » sous son bureau et que vous en découvrez l’existence le surlendemain à 8 h. Arriver le soir et s’infliger un test PCR avec deux cotons-tiges pour éléphanteau.
Exercices : Commencer à respirer l’odeur des poubelles quand on les descend, celles qui s’entassent au soleil et que les rats eux-mêmes se refusent à approcher. Ou s’initier, dans la salle de bain, à des séances d’apnée dignes de Jacques Mayol, qui permettront de tenir face à Jack Mayo, le seconde qui a des aisselles de babouin de Guinée.
3° Les oreilles
Constat : Deux mois. 60 jours. Que vous vous réveillez au son de la douce mélopée des cigales qui jouent à cache-cache dans votre jardin d’oliviers. Que vous n’avez pas dépassé la vingtaine de décibels, lorsque cette douce onde de pluie percutait vos fenêtres un soir d’été, et que vous arrivez à compter le nombre de gouttes de sueur dévalant votre front et s’écrasant sur le sol lors de vos nuits caniculaires.
Problèmes : Retrouver bien trop rapidement le beuglement des élèves découvrant leur emploi du temps ou se racontant leurs vacances dans des couloirs exigus, s’ébattant comme un troupeau de yacks au bord d’un étang prospère. Mais aussi Léonie, adorable enfant au demeurant, mais incapable de s’exprimer sereinement sans prononcer moins de deux jurons à chaque fin de phrase :
« Ça a été les vacances… Tes morts. »
Ou :
« Trop bien de vous revoir, M’sieur, vous m’avez manqué, sa mère la chienne andalouse. »
Avoir les oreilles qui saignent comme les stigmates du prophète.
Exercices : Essayer de dormir quelques jours près d’une fête foraine ou d’un aéroport. Prendre une collation assez substantielle à l’Amicale des joyeux routiers, près de l’A7. Écouter l’intégrale de Yanns à tue-tête avec de la mousseline dans les oreilles.
4° Les cordes vocales
Constat : Deux mois. 60 jours. Que vous murmurez plus que vous ne parlez aux autochtones autour de vous. Comme si vous racontiez un doux conte à la caissière de la boucherie, par exemple, ou une berceuse à votre cher bambin rechignant à visiter le musée de la Navigation de 1830 à 1832 dans le Lot.
Problèmes : Quasi immédiatement et comme instinctivement, devoir répéter quatre fois les mêmes phrases, pourtant simples :
« Asseyez-vous. »
« Taisez-vous. »
« Rangez vos portables. »
À des tessitures diverses, histoire d’atteindre les plus récalcitrants. Parler au-dessus de Bryan, qui veut absolument raconter son parcours de cross à TOUTE la classe. Finir complètement aphone en deux jours et ramper jusqu’aux pastilles au miel pour les suçoter en silence comme un moine tibétain.
Exercices : Essayer de crier pour rien. Sans aucune raison valable. Vous attendez le bus ? Hurlez pour qu’il s’arrête. Vous allez au cinéma ? Riez à vous en décrocher la mâchoire, même si cela parle du massacre des tribus aztèques. Meuglez l’addition. Apostrophez votre facteur. Égosillez-vous lors de vos rapports amoureux. Après, de toute manière, vous n’en aurez plus.
5° Le cerveau
Constat : Deux mois. 60 jours. À vivre normalement :
« Quel âge as-tu ? »
« 8 ans, Monsieur. »
« Peux-tu me passer le sel ? »
« Oui, bien sûr. »
« Est-ce le bus qui mène au parc ? »
« Oui, Madame, bien entendu, prenez place. »
Tout semble cohérent, n’est-ce pas ?
Problèmes : Repénétrer dans un monde ubuesque où la raison a cessé d’être.
« Quel âge as-tu ? »
« Pourquoi, t’es un condé ? »
« Peux-tu te lever et venir au tableau ? »
« M’sieur, j’vous dis la vérité, j’ai trop envie de pisser, j’ai bu tarpin d’Ice Tea à midi. »
« Avez-vous écrit le bilan ? »
« Ah, pourquoi, fallait écrire quand vous écriviez au tableau ? J’savais pas c’était quoi ! »
Poser une question et avoir une question en retour. Parler à des êtres apparemment humains, mais avec des réactions proches de l’amibe ou de l’arapède transie par le soleil. Arriver le soir et se demander si vous ne parlez pas une langue martienne ou du wisigoth moderne.
Exercices : Relire l’intégrale de Ionesco. Passer la journée la tête en bas et construire vos séquences ainsi. Essayer de faire apprendre une poésie à votre labrador.
6° Le dos
Constat : Deux mois. 60 jours. Que votre colonne vertébrale repose avec grâce sur des transats, des hamacs ou des matelas aux propriétés orthopédiques vendus comme tels par un influenceur lombaire. Que votre dos ne porte plus rien d’autre qu’une fine couche de crème solaire indice 50 et le poids raisonnable de vos regrets après le troisième mojito et la douzième côte d’agneau.
Vous vous redressez sans grimacer.
Vous ramassez une tong sans demander l’assistance du SAMU.
Vous parvenez même à tourner la tête pour effectuer un créneau.
Le miracle existe.
Problèmes : Dès la reprise, retrouver le sac contenant l’ordinateur, le chargeur, quatre manuels, trois paquets de copies, une trousse remplie de feutres morts et le mug « Super prof » offert par une classe qui vous détestait. Sans oublier vos xanax.
S’asseoir huit heures sur une chaise ergonomique dessinée en 1973 pour le squelette d’un enfant bulgare et visiblement dénutri.
Se pencher quarante fois vers Kevin afin de lui expliquer que, non, la feuille n’est pas loin : elle se trouve directement sous son coude sale.
Ramasser les stylos.
Ramasser les carnets.
Ramasser les espoirs pédagogiques.
Puis rester bloqué à 17 h 32 devant le photocopieur, le bassin incliné à quarante-cinq degrés, parce que la machine affiche « Bourrage bac 2 » alors qu’il n’existe aucun bac 2.
Arriver le soir avec la démarche d’un Playmobil fondu dans une voiture en plein soleil. Avec la même coupe.
Exercices : Remplir un sac de courses avec douze kilos de vieux dictionnaires et le transporter d’une pièce à l’autre sans raison. S’asseoir progressivement sur les meubles les plus inconfortables de la maison : tabouret, marche d’escalier, caisse à outils, rebord de baignoire, guidon de vélo, bouteille de champony (pour ceux qui seront PP)
Pour les plus entraînés, rester deux heures sur une chaise en plastique face à un diaporama intitulé « Projet d’établissement 2026-2030 : construire ensemble l’école de demain ».
Ne pas bouger.
Ne pas gémir.
Faire semblant de prendre des notes.
Avec tout ça, il ne fait nul doute que vous parviendrez sans encombre à résister.
Aux deux premières semaines.