31 octobre. Goules et vampires vont squatter le grand et le petit écran, réveillant nos peurs les plus primales, nos aspects les plus sombres. Obscurité et décadence. Toiles d’araignée et jus de cerveau. Mais à y regarder de plus près, ces films d’horreur dont nous nous gavons à cette période, noyant nos peurs dans du sirop de citrouille, ils ne nous rappellent rien ? À nous, professeurs. Petits parallèles entre Freddy, Jason, Michael, Chucky. Et Enzo, Killian, Sabrina et Chloé.
Le cinéma a ses monstres, ses caves humides et ses portes qui grincent. Nous avons les conseils de classe, les toilettes du bâtiment C et une imprimante qui affiche « bourrage papier » depuis 2018. La différence ? Au cinéma, on peut quitter la salle.
Halloween et nous, en-saignant(s).
1° « Ça va Monsiiiiiiiiiiiiiiiiieur ?! » : des voix inquiétantes qui s’élèvent des coins obscurs…
Car il y a souvent des moments où, quand vous regardez un de vos très chers bambins, vous vous posez forcément cette question : « Mais c’est pas possible, Luca doit être possédé ! » Alors oui, bien sûr, sa tête ne fait pas 360°. Et il ne vomit pas du liquide vert devant vous en psalmodiant. Mais tout de même : la conversation incompréhensible en pseudo latin qu’il tient avec Noémie deux rangs derrière lui et le regard qu’il vous lance quand vous lui imposez de passer au tableau pour corriger la question 3… La bile n’est jamais loin. Et le fait de répéter 1 000 fois la même question : « Faut écriiiiiiiiiiiire, Monsieur ?!!!! » Ça fait un peu peur.
Un exorciste demanderait une autorisation parentale, un rendez-vous avec l’équipe éducative et trois heures de concertation. Vous, vous n’avez que 55 minutes, un feutre sec et la consigne de pratiquer la bienveillance. « Sors de ce corps, Enzo ! » « Monsieur, c’est pas mon corps, c’est ma place. » Et brandir votre manuel d’histoire géo implorant les flux de la mondialisation en prière laïque.
2° « À ce prix-là, c’est une affaire » : des manoirs à prix coûtant
Car de mémoire, sur le site, c’était une très bonne affaire : voyage linguistique, Barcelone, hôtel 4 étoiles, visites incluses. Oui, mais non. Les quatre étoiles ont sûrement subi la dévaluation post-choc pétrolier. Lisa a hurlé quand elle a vu un rat dévaler les escaliers, un rat bilingue sans doute. Intoxication alimentaire pour Dimitri. Punaises de lit. Chauffeur balbutiant. Et une météo en mai sortie tout droit de février. Les seules visites incluses : celle à l’hôpital, Lisa ayant mordu le rat : « Wesh, t’as cru qu’j’étais qui, oh ! » Les voyages scolaires, perso, c’est l’enfer.
Le prestataire vous rassure : « Une expérience immersive authentique. » En effet, vous êtes immergés dans l’humidité, le vomi et les réclamations des parents sur WhatsApp. À 3 h 17, un père vous demande si son fils a bien mangé des protéines. Vous, vous négociez la libération de la chambre 204 avec une colonie de cafards. A ce niveau, avoir une conversation saine avec un esprit frappeur serait sympa.
3° « Je reviens tout de suite » : la phrase juste avant de canner
Car les élèves ont toujours, toujours, TOUJOURS, une raison de sortir. De l’appel hyper urgent à une entreprise qui commence par « Ça va bébé ? » au pipi-caca, avec les « Monsieur, j’ai mes… mes… » (le prof rubicond l’autorisera illico presto, même si ça revient trois fois dans le mois). Ils ont toujours ce même regard suppliant, une excuse ultime pour quitter votre cours quelques minutes. Et toujours cette phrase : « Je fais vite en deux-deux. » Et là, il y a ce vortex temporel, ce trou noir, ou tout simplement Monsieur Touchard, le CPE, qui les kidnappe et les retient à l’extérieur. C’est l’horreur.
Vous envoyez un élève aux toilettes à 9 h 08. À 9 h 43, Pronote indique « présence non constatée ». À 10 h 12, il réapparaît, une boisson fraîche à la main : « Monsieur, y avait du monde. » Dans quelle dimension, dans quelle autre réalité ?
4° « Écoute, on n’entend plus le chant des oiseaux… » : les phrases impromptues en milieu stressant
Car vous avez toujours le doux espoir d’installer une ambiance de travail, voire d’examen, dans votre salle. Vous vous habillez strict, leur intimez l’ordre de s’asseoir à des places nominatives, beuglant qu’il faut éteindre les portables, jeter les sacs sur l’estrade. Vous vous la jouez méchant, jetant l’anathème des cinq ans de non-passation du permis en cas de bavardage, les scrutant d’un regard fielleux quand vous leur distribuez les sujets. Vous voulez qu’ils prennent ça au sérieux une fois dans l’année. Une fois. Une heure.
« Hé Lorenzo, c’est toi qui as pété, oh gros, ça sent. Hoooo les gars, il sent le fennec, Lorenzo, oh tu pues du cul ! »
Hilarité générale. Trois minutes. Fin du game. C’est l’angoisse.
Le silence revient enfin. Vous inspirez. Une chaise grince. Quelqu’un murmure : « C’est l’odeur de la mort. » À cet instant, même la caméra de surveillance demanderait une mutation à Hollywood.
5° « On va se séparer, toi tu vas par ici… » : des phrases sans aucun sens commun
Car si la séparation dans les films d’épouvante est créatrice de tensions, il en est de même dans nos classes. Attendez : on parle bien de simple séparation EN CLASSE. Je ne te demande pas, Christelle, de signer un contrat afin de ne plus jamais approcher Lisa à moins d’un mètre, de toute ton existence. Enzo, ne te roule pas sur le sol, c’est assez gênant, tu reverras ton pote dans à peu près 38 minutes. Oui, car ça fait 15 minutes que je perds à vouloir vous séparer. Séparer des élèves en classe, c’est tenter d’opérer les frères Chang et Eng avec un coutelas rouillé et émoussé. C’est un traumatisme.
Vous déplacez Killian de trois mètres : il vous regarde comme si vous veniez de déporter toute sa famille. Chloé négocie un droit de visite, Enzo demande la garde alternée du chargeur et le reste de la classe exige une médiation. Vous vouliez juste qu’ils arrêtent de se lancer des gommes. Vous voilà juge aux affaires matrimoniales.
6° « Je vais juste jeter un coup d’œil » : le gars qu’on ne reverra jamais
Mais oui, bien entendu, on les a tous rencontrés : le sémillant stagiaire berceau à l’haleine fraîche et aux cours quadricolores (mauve pour la trace écrite) ; la jeune prof débarquant dans l’enseignement après un master en événementiel mention pyrotechnie. Tous deux ont ouvert la porte d’une salle de classe en disant : « Allez, je démarre, ça va marcher mon cours avec les 3èmes PM. » Et là, sans un bruit parfois. OK, jamais sans bruit. Ils ont disparu. On a retrouvé le Stabilo mauve, atrocement mâchouillé, ou un mot écrit à la hâte : « Je préfère encore allumer les mèches pour la Saint-Jean, ciao, oubliez-moi. » Ils avaient vu de la lumière. Mais n’avaient pas la flamme. C’est brûlant.
Le lendemain, l’administration envoie un message : « Merci d’accueillir chaleureusement son remplaçant. » Il arrive avec une séquence ludique, une enceinte Bluetooth et un sourire d’agneau. On ne lui dit rien. Dans les films d’horreur, on ne prévient jamais le nouveau. C’est toujours lui qui se fait ken.
7° « Mon téléphone n’a pas de réseau » : pas de bol, on est dans une grotte
C’est vraiment pas de chance : une nuit entière à préparer votre séquence sur les explorateurs avec recherches TICE et contenu individualisé. Cours préparé et parfaitement chronométré en vue de votre prochaine inspection. Tout est fait, tout est photocopié. Vous avez même des stylos, au cas où. Et là, c’est la rupture de réseau, l’accident bête : les ordinateurs, déjà souffreteux, lâchent leurs dernières forces devant une documentaliste exsangue. Mais qu’importe ! Devant Monsieur Moulinou, vous vous souvenez que devant vous se tiennent les futurs geeks de notre société. DEUX ANS QU’ILS VOUS SAOULENT AVEC LEUR SMARTPHONE !
« Allez, faites les recherches sur votre portable, aucun souci ! »
« J’ai pas de forfait, moi, oh… J’ai plus de batterie… Je l’ai plus, il est chez le CPE… Madame, j’ai un 3310, suis contre le consumérisme… M’sieur, pourquoi vous faites un si joli cours et pas juste un polycop’ crasseux en noir et blanc ? » C’est gore.
En 2026, l’ENT est en maintenance, le Wi-Fi refuse vos identifiants et l’IA censée vous sauver propose une activité « interactive » nécessitant précisément les trois services en panne. L’inspecteur note : « Penser à diversifier les supports numériques. » Pense à diversifier TA MERE.
8° « J’ai rien sur moi » : pas de bol, on n’a jamais d’arme sous la main
Car « aux innocents les mains pleines ». Sauf en salle des profs. Mais avouons-le : on passe notre temps à se faire dépouiller. Toute la monnaie passe dans le distributeur de café, enfin plutôt dans le gosier de Monsieur Chouminade, qui n’en a jamais. Jamais l’appoint. Peut-être pense-t-il faire la monnaie sur 200 € à la récré ou en salle de perm. Va savoir. Une fois ce goujat évité, on tombera souvent sur les toxicos de la photocop’. Toujours en manque de code. « Stpppp mec, il me faut de la couleur, là, j’en ai besoiiiinnnn, j’ai les 4èmes B2, des diiiiiingues. » Et en franchissant le seuil, soulagé de ne s’être pas fait détrousser, on se retrouvera nez à nez avec les vendeurs de tombola : « Pour le voyage scolaire des 4èmes B2, des anges. »
La salle des profs, c’est un coupe-gorge avec machine à café. On vous soutire votre monnaie, votre code photocopie, vos feuilles A3 et votre dernière heure de liberté pour surveiller une sortie. Même le vampire, lui, a la politesse de ne prendre que du sang.
9° « Je suis son frère ! » : celle-là, on ne l’avait pas vue venir
Car les scénarios de films d’horreur sont pour la plupart bien peu originaux par rapport à ce que nous vivons chaque année. Des retournements de situation incroyables comme le petit Matis qui brusquement passe du dernier rang radiateur au premier rang salvateur, toujours le doigt levé en Amel Bent (merci la PS5). Ou cet élève magnifique et irradiant de lumière dont vous découvrez en réunion parents-profs qu’il est le petit frère d’un jeune que vous aviez eu en début de carrière. Maintenant marié, deux enfants (ah ouais quand même, ça pique un peu dans les gencives). Des animaux en classe (merci le prof de bio pour son cours sur les NAC), des ordinateurs qui marchent, des cours de rêve. Des cours de cauchemar. Des séances à suspense. Des fins ouvertes. Un twist pandémique que personne n’avait vu venir. Et j’en passe. Bien mieux qu’au cinéma. En somme.
Et parfois, le vrai retournement de situation, c’est l’ancien élève qui revient vous voir… comme parent d’élève. « Vous vous souvenez de moi, Monsieur ? » Oui. Très bien. Vous aviez incendié une poubelle en quatrième. Et maintenant vous venez m’expliquer comment motiver votre fille. Le temps est un tueur en série. Depuis vous je n’ai plus de poubelle dans ma classe. Pas la thune pour remplacer
10° Bonus pandémique : « Ah mais c’était vous » : des masques terrifiants et réifiants
Car on ne pourrait finir cette chronique sans comparer notre situation actuelle à celle que vivent Jason Voorhees ou Michael Myers depuis des années. Comment en effet sortir de l’anonymat, c’est-à-dire ne pas confondre Killian et Quilhian avec ce foutu artifice ! Et on comprend mieux comment les pauvres victimes décampent devant nos individus masqués, avec l’haleine de poney aviné qui se dégage d’eux (mais aussi de nous). Bref, si des fois, pour vivre heureux, vivons cachés… On est ici loin du comte. Dracula.
Depuis, les masques ont quitté les visages, mais l’horreur n’a pas rendu les clés. Les élèves ont retrouvé leurs expressions, les profs leurs cernes et l’Éducation nationale ses protocoles. La pandémie est passée ; la réunion de deux heures pour décider d’une réunion de trois heures, elle, est immortelle. Michael Myers peut aller se rhabiller.
FIN ? Non. On garde les masques pour les blocus lycéens. En mode Purge.