La journée d’intégration est ce concept merveilleux où l’Éducation nationale décide qu’avant de passer dix mois à se supporter, élèves et enseignants devraient d’abord apprendre à mieux se connaître. La cohésion tout ça tout ça, la définition de l’esprit classe dans son plus pur produit.
Sur le papier, c’est magnifique comme le communisme : cohésion, confiance, entraide, découverte de l’autre et peut-être même deux ou trois bons souvenirs que les élèves garderont en mémoire et dont ils vous parleront lors du bal de promo les yeux embués de larmes et vous de whisky.
Dans la réalité, vous allez marcher douze kilomètres, compter les élèves comme un maton désabusé sous amphétamines, découvrir qu’un collègue peut être détesté par trente adolescents avant 9 h 15 et négocier un cessez-le-feu autour d’un paquet de Dragibus.
Monsieur Z vous livre donc quelques conseils simples pour transformer cette noble ambition pédagogique en journée à peu près tenable. Bienvenu dans notre Koh- Lanta pédagogique !
1° Acheter des bonbons pour acheter les consciences.
Oubliez les grands discours sur la confiance, le respect mutuel et l’esprit de groupe. Rien ne crée plus vite une communauté éducative qu’un gros paquet de bonbons donné au bon moment. Distribuez-en avant une activité pénible, après une marche trop longue ou juste avant de demander aux élèves de ranger leurs téléphones.
Officiellement, c’est un petit geste convivial qui fera de vous LE GOAT (enfin sauf si un prof calé en nutrition vous colle aux basques).
Dans les faits, c’est de la corruption douce à base de gélatine de porc.
La mafia offre des enveloppes. Vous, des crocodiles. « Je vais vous faire une proposition que vous ne pourrez pas refuser ».
Officiellement vous serez le prof aux bonbons. Toujours mieux que le prof aux polycopiés.
2° Choisir les bons collègues accompagnateurs
La réussite de la journée dépend beaucoup moins du programme que de la personne qui marche à côté de vous. Évitez le collègue que les élèves haïssent déjà depuis l’année précédente, celui qui transforme chaque déplacement en défilé militaire et celui qui ne peut pas voir un adolescent courir sans crier « ON SE CALME ! » à deux cents mètres. Une sortie d’intégration n’est pas une opération punitive sous mandat de l’ONU. Evitez donc la collègue qui demande aux élèves de se tenir la main dans les rues et de chuchoter dans le train. Le tout en interdisant les écouteurs.
Choisissez plutôt quelqu’un capable de décocher un sourire pas trop forcé, de marcher sans râler et de supporter six heures sans expliquer comment, lui, aurait organisé la journée beaucoup mieux. Ou le gars qui va passer toute la journée à vapoter loin des élèves. Le gars qui fait sa contre sortie. A vos dépens.
3° Prévoir une activité suffisamment simple pour que personne ne puisse la rater
Le jeu de piste numérique avec QR codes, géolocalisation, énigmes, tablettes et défis collaboratifs est très séduisant dans le PowerPoint de préparation. À 10 h 17, un groupe n’a plus de batterie, un autre plus d’envie. Un autre scanne le menu d’un kebab, trois élèves sont partis dans la mauvaise direction et le collègue référent a oublié le mot de passe de l’application. Ou il vapote et n’en a rien à branler.
Evitez aussi les expositions trop longues sur le néo colonialisme et la guerre en Tchétchénie. On est au début de l’année pourquoi direct leur foutre le seum alors qu’ils ont encore un peu d’innocence. Ils auront toute l’année pour découvrir que l’humanité est une erreur de casting.
Un ballon, une feuille, un stylo et une consigne de huit mots maximum : parfois, le progrès consiste à revenir au Paléolithique. Ca va finir en jeu niveau sixième avec la consigne suivante : « Listez tous les objets rouges ! »
4° Ne jamais prononcer les mots « activité libre »
Ces deux mots semblent généreux. Ils sont en réalité l’équivalent pédagogique de l’ouverture des portes de l’enfer avec un panneau « Venez comme vous êtes ».
« Activité libre » signifie qu’un groupe va jouer au foot, avec un plot de la ville interdisant un accès dangereux, qu’un autre va disparaître derrière un bâtiment pour draguer une camarade ou pour se masturber et qu’Enzo va considérer qu’il est désormais autorisé à escalader tout ce qui dépasse un mètre cinquante. Y compris la statue de Louis XIV.
La liberté est une belle valeur républicaine. Elle devient plus compliquée quand il faut rendre trente-deux élèves avant 17 heures et que vous devez gérer des forces de l’ordre mécontentes.
5° Compter les élèves. Puis les recompter. Puis douter de votre capacité à compter
Avant de partir : 31. Dans le bus : 30. Devant le musée : 32. Après le musée : 29. À ce stade, vous ne savez plus si vous avez perdu trois élèves ou gagné un rendez-vous avec des parents et le commissariat.
Vous recomptez. Encore. À force, vous incluez le chauffeur, deux touristes, un chien et un adolescent qui n’est même pas dans votre établissement. Mais qui ferait pas tâche avec les vôtres.
Le métier d’enseignant est aussi une formidable initiation aux troubles obsessionnels compulsifs. Ah ben voilà 30. VDM.
6° Toujours repérer les toilettes avant les élèves
Parce qu’à peine arrivés, un premier lèvera la main : « M’sieur, j’vais pisser, je reviens. » Dans le langage scolaire, « je reviens » peut vouloir dire dans cinq minutes, deux heures ou lorsqu’un hélicoptère de la gendarmerie l’aura retrouvé près d’un centre commercial. Repérez donc les toilettes, les sorties, les portails et si possible les frontières administratives du département. Vous pouvez aussi attacher tous les élèves ensemble ou financer 30 airTag. Sans oublier qu’après trois Takis dans le train et un kebab, on est jamais à l’abri d’une diarrhée explosive.
7° Prévoir trois fois plus d’eau que nécessaire
Le même élève qui peut passer six heures en classe sans boire une goutte découvrira, après huit minutes de marche, qu’il souffre d’une déshydratation saharienne. Il aura évidemment laissé sa bouteille dans le train.
Celui qui possède une gourde l’aura remplie de boisson énergisante couleur liquide de refroidissement. Ce qui explique qu’il sautille comme un débile à 08h14.
À 11 heures, vous partagerez donc vos réserves comme dans un film catastrophe, tout en expliquant pour la quatrième fois qu’une batterie de portable ne remplace pas de l’eau minérale.
8° Ne jamais confier la musique du bus à un élève
Vous vouliez créer une ambiance conviviale avec deux ou trois morceaux sympathiques. Trente secondes plus tard, le car entier écoute à fond un titre dans lequel il est question de trafic de drogue OKLM, d’armes automatiques, de voitures allemandes siège en cuir et d’activités sexuelles avec des animaux suffisamment précises pour faire rougir Emile Louis. Vous tentez de reprendre le contrôle. Trop tard. Même le collègue d’EPS connaît désormais le refrain et il est en train de vous balancer au dirlo. Connard.
9° Prévoir un plan B, un plan C et un plan de fuite ; en gros faire croire que tout est sous contrôle
Il pleut. Le bus est en retard. Le parc est fermé. Depuis 12 ans. L’animateur n’a jamais reçu votre réservation. Ou il ne parle qu’allemand. Un élève vomit dans un rond-point et un autre affirme avoir perdu une chaussure sans parvenir à expliquer comment.
C’est à ce moment que vous découvrez la vraie pédagogie de projet : sourire très fort, annoncer que « c’était prévu » et marcher rapidement dans une direction quelconque avec un smartphone à la main où il y a indiqué « au secours je veux changer de putain de métier ». Et quand votre collègue vous demande « on fait quoi maintenant ? ». Répondez « on suit le protocole ». Et cherchez un protocole.
10° Finir par la photo de groupe
Après six heures de chaos, quatorze mille pas, deux disparitions inquiétantes mais temporaires, une crise autour d’un paquet de chips et un début de mutinerie dans le bus, rassemblez tout le monde et demandez de sourire. Sur la photo, les élèves auront l’air heureux, les collègues soudés et la journée parfaitement réussie. C’est cette image qui finira sur le site de l’établissement avec la légende « Une belle journée placée sous le signe du vivre-ensemble ». Personne ne verra Enzo retenu hors champ par deux adultes. Une journée de rêve.
Le lendemain matin, les élèves s’accueilleront avec un « nique tes morts, rend-moi mes chips bâtard ».
Vous, vous direz : « Ce fut une journée enrichissante »
Conclusion
Une journée d’intégration réussie, finalement, c’est assez simple : tout le monde revient vivant, personne n’a appelé les pompiers, aucun parent n’a menacé de saisir le rectorat et la direction récupère trois photos sur lesquelles les élèves semblent heureux. Le reste relève du détail pédagogique. Vous aurez créé du lien, renforcé la cohésion et peut-être même appris deux prénoms. Jusqu’au lendemain matin, bien sûr, où Enzo demandera si la journée d’intégration comptait dans la moyenne. Et si y a moyen d’avoir encore des bonbons !