Septembre est le mois de tous les possibles.
C’est du moins ce que vous vous répétez en regardant votre cartable encore propre, votre agenda fraîchement stabiloté et les quatre stylos neufs qui disparaîtront mystérieusement avant le 12. La faute à pas de chance. Non plutôt la faute à pas envie d’Enzo.
Car, à la rentrée, l’enseignant rêve. Il rêve encore.
Il rêve d’élèves reposés, de collègues souriants, d’une direction compréhensive, d’un emploi du temps conçu par un être humain et d’un ordinateur capable d’ouvrir un document PDF sans déclencher une alerte incendie.
Il croit au renouveau. À la renaissance.
À la possibilité d’une année différente.
Il est touchant. Il fantasme comme un jeune puceau devant les pages glacées d’un magazine pour adultes. Il frétille.
Comme un veau qui monte joyeusement dans le camion.
Voici donc tout ce dont vous avez rêvé pendant l’été concernant le taff.
Et qui, bien évidemment, ne se passera jamais.
1° Un mécène a financé votre établissement
Un milliardaire mystérieux, ancien élève reconnaissant ou trafiquant d’armes en pleine crise de conscience, a décidé de léguer une partie de sa fortune à votre établissement.
Vous allez tous être dotés d’ordinateurs de pointe que la NASA elle-même vous enviera.
Des engins surpuissants capables d’ouvrir Pronote, l’ENT et un document Word simultanément sans émettre une fumée noire ni afficher : « erreur fatale, fuyez pauvres fous ! »
Des chaises ergonomiques masseront vos épaules, votre nuque et vos lombaires, vous permettant d’encaisser les déflagrations verbales d’Enzo comme les pilotes de chasse encaissent les G lors du défilé du 14 Juillet.
Chaque salle disposera de la climatisation. D’un vidéoprojecteur fonctionnel.
D’un tableau blanc qui ne conservera pas éternellement la trace du cours de géographie écrit par un collègue mort en 2007.
Et d’un nouveau distributeur de boissons permettant à la fois la préparation de cocktails délicieux pour affronter votre inspection, mais aussi de délicates soupes qui viendront apaiser votre gorge après avoir beuglé douze heures sur les 4e B2.
Des 4e B2 qui continuent, dans un formidable élan de maturité, à bouffer de la colle en tube avant d’éructer bruyamment en prononçant l’intégralité de leur état civil.
Réveil
Hélas, non.
Vous disposerez toujours du fameux Windows 98 installé sur des ordinateurs qui riment davantage avec décès qu’avec PC.
Pour les démarrer, il faudra appuyer simultanément sur trois boutons, souffler dans la prise USB et invoquer le saint patron des cartes mères et des causes désespérées.
La chaise sera toujours en branle depuis des années.
Comme vos élèves.
Le vidéoprojecteur fonctionnera uniquement avec l’ordinateur portable de Fabrice, à condition qu’il tienne le câble HDMI vers le nord-est pendant toute la séance. Sans bouger.
Quant au distributeur de boissons, il ne proposera qu’un café noirâtre incapable de réveiller Lazare.
Qui restera donc, comme vous-même, dans son tombeau.
Avec 60 centimes en moins.
2° Les élèves sont revenus transformés
Pendant les vacances, un phénomène inexpliqué s’est produit.
Peut-être une intervention divine. Les effets secondaires d’une exposition prolongée au soleil.
Les élèves sont revenus métamorphosés.
Ils arrivent à l’heure. Avec leur matériel. Tous leurs cahiers sont étiquetés.
Leur trousse contient des stylos qui écrivent, une règle non mâchouillée et même un tube de colle dont le bouchon n’a pas été utilisé pour obstruer la narine à Lucas.
Ils entrent en silence. Ils disent bonjour. Ils s’assoient. Ils sortent spontanément leurs affaires sans qu’il soit nécessaire de répéter douze fois :
« Prenez une feuille. Une feuille de papier. »
L’un d’eux lève la main.
— Monsieur, est-ce que vous pourriez nous conseiller un ouvrage permettant d’approfondir cette notion ?
Vous vacillez. Tant de mots complexes qui sortent de leur bouche aphteuse.
Un autre demande s’il peut refaire un exercice à la maison.
Kenza s’inquiète de la qualité de sa syntaxe.
Enzo reconnaît qu’il a peut-être une petite marge de progression concernant la gestion de ses émotions. Il ajoute un s’il vous plaît après avoir traité Kylian de fils de pute.
Réveil
À 8 h 04, Enzo entre avec dix-sept minutes de retard.
Sans sac. Sans cahier. Sans stylo.
Mais avec deux téléphones, quatre vapoteuses, une enceinte Bluetooth et un kebab dont l’origine sanitaire remonte probablement aux temps immémoriaux.
— Fallait prendre des affaires, M’sieur ?
Oui.
C’était écrit sur Pronote.
— J’ai pas de téléphone.
Le téléphone qu’il tient dans sa main diffuse pourtant une vidéo dans laquelle un homme en slip tente de sauter par-dessus une voiturette de golf.
Pendant ce temps, les 4e B2 demandent :
— Ça compte dans la moyenne ?
Vous n’avez encore rien distribué. C’est le premier jour de classe
Au fond de la salle, Lucas vient de coller ses deux paupières. Avec de la colle en bâton.
Et quelqu’un a déjà dessiné une bite sur la page de garde du manuel neuf.
3° La direction a décidé de vous faire confiance
Cette année, la direction a compris.
Que les enseignants sont des professionnels responsables.
Des adultes formés.
Des personnes capables de faire leur travail sans remplir vingt-sept tableaux Excel pour prouver qu’elles font leur travail.
La réunion de pré-rentrée sera donc brève.
Le chef d’établissement prendra la parole :
— Bonjour à tous. Nous savons que vous connaissez votre métier. Nous vous souhaitons une excellente année. Le café et les croissants sont dans la salle voisine. Vous pouvez rentrer chez vous.
Il est 9 h 12.
La principale ajoute :
— Et toutes les réunions inutiles sont supprimées.
Un collègue s’effondre de joie.
Un autre appelle sa femme pour lui dire qu’il l’aime.
La direction annonce ensuite qu’elle défendra systématiquement les personnels face aux insultes, aux menaces et aux parents persuadés qu’un mot dans le carnet constitue une atteinte à la dignité humaine.
Vous êtes soutenus. Écoutés. Protégés.
Réveil
La réunion commence à 8 h 30.
À 8 h 31, le vidéoprojecteur ne fonctionne pas. « il est où le portable à Fabrice ? »
À 8 h 47, le chef d’établissement annonce :
— Comme vous pouvez le constater sur cette première diapositive…
Personne ne peut rien constater.
L’écran est bleu. Comme le prof de Maths qui sent déjà la vinasse.
Mais la présentation continue. Quatre-vingt-sept diapositives.
Une nouvelle stratégie d’établissement.
Un nouveau projet pédagogique.
Un nouveau protocole.
Une nouvelle commission destinée à évaluer la précédente commission, qui n’a jamais rendu son rapport parce que son pilote est parti en dépression.
À 11 h 42, on vous demande de former des groupes pour réfléchir à la question suivante :
« Comment mieux faire vivre le sentiment d’appartenance à travers une démarche inclusive, transversale et écoresponsable ? »
Vous vouliez juste savoir dans quelle salle vous aviez cours.
À 12 h 16, la direction conclut :
—« Je ne vais pas être plus long, j’ai déjà pas mal parlé. »
Mensonge.
4° Votre emploi du temps est parfait
Pour la première fois depuis l’invention de l’Éducation nationale, votre emploi du temps semble avoir été conçu par quelqu’un qui connaît les notions d’espace, de temps et de souffrance humaine.
Vous commencez à 9 heures.
Vous terminez à 16 heures.
Vous disposez d’une véritable pause pour déjeuner.
Pas une pause de dix-sept minutes durant laquelle vous devez manger une salade molle en répondant à six mails et en cherchant la clé du laboratoire de langues.
Vous travaillez toujours dans la même salle.
Elle se trouve au rez-de-chaussée. Près de la salle des profs.
Loin des toilettes du deuxième étage. Ceux où les gens vont chier en scred sans complexes.
Vous n’avez aucun trou. Aucun cours le vendredi après-midi.
Et surtout, aucune heure avec les 4e B2 après 15 heures.
Vous contemplez l’emploi du temps.
Il possède la beauté esthétique du ticket d’or. Sans la chocolaterie
Vous envisagez de l’encadrer.
Réveil
Vous commencez le lundi à 8 heures.
Vous terminez le vendredi à 18 heures.
Vous avez sept heures de trou réparties de manière à rendre impossible tout retour chez vous. Vous n’aurez d’ailleurs plus de chez vous.
Le lundi matin, vous êtes en A103. L’heure suivante, en F212.
Le bâtiment F se situe à huit minutes de marche, onze en cas de pluie et vingt-trois si vous vous trompez de direction à un moment.
Votre pause déjeuner dure vingt-deux minutes. Car la cantine se trouve de l’autre côté de l’établissement.
Votre salle principale n’a plus de poignée.
Le vidéoprojecteur est annoncé « en cours de remplacement » avec indiqué à côté au blanco « Nique Sarko »
Et le vendredi, de 16 h à 17 h, vous avez bien les 4e B2.
Le logiciel a pourtant fait au mieux.
C’est simplement un algorithme.
Un algorithme programmé par Satan.
5° Les parents vous font confiance
Cette année, les parents ont compris que vous n’êtes pas l’ennemi.
Ils savent que vous ne passez pas vos soirées à imaginer de nouvelles façons d’humilier leur enfant.
Ils lisent vos messages jusqu’au bout. Déjà ils lisent vos messages hein.
Ils répondent poliment.
Ils acceptent qu’un élève n’ayant rien appris puisse obtenir une note légèrement inférieure à 18.
Lors de la première réunion, un parent vous serre la main :
— « Nous vous faisons confiance. Vous êtes le professionnel. »
Réveil
Le 7 septembre à 22 h 43, vous recevez un message intitulé :
URGENT — INCOMPRÉHENSION NOTE DE LÉO
Léo a obtenu 11 sur 20 à un exercice non préparé.
Le parent exige un rendez-vous immédiat.
Il précise que son fils est extrêmement sensible, précoce, perfectionniste et profondément perturbé par votre manière de distribuer les feuilles jugée peu pédagogique et bienveillante
Selon lui, Léo connaît parfaitement son cours. Il l’a récité à Mamie hier. Celle qui a Alzheimer.
Il n’a simplement pas réussi à le restituer.
Ni de répondre aux questions.
Mais il savait. Intérieurement. « Il est HPI on vous l’avait dit ! »
Le message se termine par :
« Dans l’attente de votre retour rapide. ». Il est 22 h 46.
À 22 h 51, un deuxième message arrive :
« Avez-vous bien reçu mon précédent mail ? »
Le lendemain, le parent appelle la direction.
Puis le rectorat.
Puis probablement Dieu.
Léo, lui, ne sait toujours pas dans quelle matière il a eu 11.
6° Vos collègues sont devenus merveilleux
La rentrée a également transformé la salle des profs.
Plus aucune médisance.
Plus aucune rivalité.
Plus aucun collègue ne vous demande :
— Ah, mais on ne t’a rien dit sur Sandrine ?
Personne ne monopolise la photocopieuse pour imprimer un manuel scolaire complet trois minutes avant la sonnerie.
Le dernier à terminer le café en refait spontanément.
Les collègues vous saluent. Ils connaissent votre prénom.
Ils ne viennent pas uniquement vous parler lorsqu’ils ont besoin de 20 centimes, d’un remplacement, d’un accompagnateur pour une sortie ou de quelqu’un capable de réparer leur ordinateur.
La salle des profs est devenue un espace de fraternité.
Une communauté professionnelle unie.
Une famille.
Réveil
À 8 h 12, la Vipère vous apprend que Sandrine aurait couché avec le nouveau professeur de maths.
À 8 h 14, vous découvrez que Sandrine n’est pas encore arrivée et que le professeur de maths est une femme de 62 ans partie à la retraite en juin. Et alors ?
Le Pédagogisator vous explique ensuite que, lui, n’a jamais aucun problème avec les 4e B2.
Avec lui, ils travaillent. Il suffit de les intéresser. « Si tu veux un coup de main hésite pas ! »
Merci.
Le Réunionniste propose un petit point sur l’utilisation du réfrigérateur.
Le Profigratteur vous demande 20 centimes.
Le Serial TinderTeacher vous demande si vous avez passé de bonnes vacances en regardant principalement votre décolleté ou votre braguette. Ou les deux.
La grande famille est réunie.
Une famille dans laquelle tout le monde attend la lecture du testament.
7° Le ministère a décidé de simplifier votre travail
Une annonce historique tombe.
Le ministère reconnaît que les enseignants consacrent trop de temps aux démarches administratives.
Toutes les plateformes seront donc regroupées. Avec un seul identifiant.
Un seul mot de passe. Un seul site fonctionnel.
Les enquêtes inutiles sont supprimées.
Les compétences n’auront plus à être cochées trois fois dans trois applications différentes.
Les projets ne nécessiteront plus un dossier de quarante pages pour acheter six feutres et une ramette de papier.
Les circulaires seront courtes. Lisibles. Écrites en français.
Réveil
Pour prendre connaissance de la simplification administrative, vous devez vous connecter à la nouvelle plateforme SimplÉduc.
Votre ancien identifiant ne fonctionne pas.
Vous cliquez sur « Mot de passe oublié ».
Un code est envoyé sur le téléphone. Non pas le vôtre celui de l’assistante de direction du proviseur de votre année de validation. Il est mort après avoir sauté sur une mine anti personnel.
Vous récupérez le téléphone. Le code a expiré.
Vous recommencez.
Le site vous demande alors de confirmer votre identité sur EduConnect, puis de valider votre adresse grâce à Arena, avant de télécharger une attestation disponible exclusivement sur Colibris. Sans passer forcément par Estérel ou Cyclades.
Le document doit être signé électroniquement.
Votre certificat numérique n’est plus valide. La case ne fonctionne pas.
Pour le renouveler, veuillez contacter l’administrateur.
L’administrateur, c’est votre adresse mail administrative.
À 17 h 36, vous parvenez enfin à ouvrir le document intitulé :
Guide pratique de la simplification administrative
Cent quarante-sept pages. Annexes non comprises.
Conclusion
Voilà.
Pendant l’été, vous avez rêvé. C’est terminé.
Mais ne vous inquiétez pas.
Il vous reste encore un rêve.
Les vacances de la Toussaint.
Dans sept semaines.
Enfin…si personne ne propose un petit point pendant les congés.