Hourra hourra. La France a décidé de sauver sa jeunesse.
Encore.
Après avoir découvert que les adolescents mangeaient mal, dormaient peu, lisaient rarement et considéraient qu’un effort physique consistait à chercher le chargeur derrière le canapé, la République s’attaque désormais au véritable ennemi intérieur :
Le téléphone portable et les réseaux sociaux.
À la rentrée, le portable sera interdit au lycée et les réseaux sociaux seront fermés aux moins de quinze ans.
Enfin, « fermés ». Enfin interdits ».
Comme une boîte de biscuits posée sur l’étagère du haut quand l’enfant mesure déjà un mètre quatre-vingts. Ou qui a suffisamment d’argent de poche pour s’acheter 30 paquets de biscuits et une vapoteuse pomme pêche.
Mais saluons tout de même l’intention. Z ne peut pas dire que l’idée est mauvaise tant au quotidien ce sont des éléments destructeurs.
Pendant quinze ans, les adultes ont collé des écrans dans les mains des gamins pour avoir la paix au restaurant, dans la voiture, dans la salle d’attente, à table, au supermarché et probablement pendant certains enterrements.
« Tiens, regarde Pat’ Patrouille et laisse maman prendre l’urne de Tata. »
Puis TikTok est arrivé. Instagram. Snapchat.
Les vidéos de types qui mangent des steaks recouverts de fromage fondu dans une piscine gonflable. « swimming Pool beefsteak challenge »
Et soudain, les mêmes adultes ont regardé leurs enfants avec inquiétude :
— Mais enfin, tu ne décroches jamais de cet écran ! Quoi tu veux manger un steak dans ta baignoire non mais quelle idée de con tu as là !
Le crackomane refuse de rendre la pipe qu’on lui a offerte pour son sixième anniversaire.
La France organise donc son grand sevrage national.
Une immense cure de désintoxication numérique, sans médecin, sans psychologue, sans traitement et surtout sans personnel supplémentaire. Ni même de casier pour ranger les portables, ils sont en rupture de stock pour septembre.
La République fournira le discours.
Les enseignants fourniront le service après-vente. Les directeurs en PLS.
Dès septembre, le lycée se transformera donc en centre de désintoxication pour adolescents connectés. Sans les blouses blanches.
À 8 heures, l’élève devra déposer son téléphone. Où je ne sais pas encore. Dans sa poche en mode avion. Mais mode avion en Lego.
À 8 h 03, il commencera à ressentir les premiers symptômes.
Main qui tremble.
Regard vide. Enfin, plus que d’habitude hein.
Transpiration.
Convulsions légères lorsqu’un autre téléphone vibre dans la pièce.
L’adolescent séparé de son portable traverse immédiatement les cinq étapes du deuil.
D’abord, le déni.
Mais monsieur, je l’utilisais pas.
Bien sûr.
Il était simplement posé dans ta main, écran allumé, avec une conversation Snapchat ouverte et ton pouce qui défilait tout seul.
Une activité musculaire involontaire. Probablement neurologique. Ou alors c’est de la possession démoniaque : « ta mère suce ta story insta en enfer ! »
Vient ensuite la colère.
Vous avez pas le droit !
Phrase traditionnellement prononcée par quelqu’un qui ignore tous ses devoirs, mais connaît mystérieusement chacun de ses droits. Il a vu ça sur You tube avec l’avocat des ados. Il a 1000000 abonnés. On va tous finir avec un procès au cul diffusé sur tik tok.
Puis la négociation.
Juste deux secondes, monsieur, c’est ma mère.
La mère contacte apparemment son enfant quarante-deux fois par matinée.
Pour des urgences vitales.
« Tu es en classe là ? »
« N’oublie pas le pain. »
« Mamie demande si tu veux des tomates. Et écoute le prof un peu !»
La sécurité nationale tient parfois à une barquette de tomates cerises.
Après la négociation arrive la dépression.
L’élève regarde autour de lui.
Il découvre une salle. Des murs. Des camarades en trois dimensions. Un gars qui parle devant un tableau.
Il approche lentement sa main du truc avec des pages posé sur sa table.
Il le touche du doigt. Il ne se passe rien.
Aucune vibration. Aucun jingle. Aucun petit cœur rouge.
Une expérience terrifiante. DE NON INTERACTIVITE
Enfin vient l’acceptation.
L’élève comprend qu’il ne récupérera pas son téléphone.
Il demande donc celui d’Enzo. Qui en a 4 et qui les loue pour la journée.
Car interdire le portable à un adolescent revient à boucher une entrée de métro à Paris.
Il prendra celle d’à côté.
Certains cacheront l’appareil dans leur manche.
D’autres dans leur trousse.
Les plus avancés utiliseront une montre connectée, des écouteurs dissimulés sous les cheveux ou un deuxième téléphone spécialement prévu pour être confisqué.
Un vieux Samsung cassé offert en sacrifice au professeur pendant que le véritable iPhone repose tranquillement dans la chaussette. « je vous jure j’ai pas de smartphone j’ai pas les moyens ! »
L’adolescent apprend vite.
Surtout lorsqu’il s’agit de ne pas apprendre.
Mais personnellement, je soutiens totalement cette interdiction.
Pas pour la concentration. Pas pour la santé mentale. Pas pour le lien social.
Je la soutiens uniquement parce que je refuse désormais d’être mis en concurrence avec une vidéo montrant un homme remplir une baignoire de Nutella avec une pelleteuse.
J’ai préparé un cours.
Il a préparé une pelleteuse.
Je pars avec un handicap bordel.
Impossible d’expliquer la chute de l’Empire romain à un élève qui vient de regarder un influenceur classer des burgers en hurlant :
ÇA, C’EST UNE DINGUERIE !
Jules César est mort poignardé par ses proches.
Deux mille ans plus tard, son assassinat obtient moins d’attention qu’un tacos à huit viandes découpé au ralenti. Jules César en PLS.
Il faut savoir reconnaître sa défaite.
Le problème, c’est que l’Éducation nationale entretient avec le téléphone une relation légèrement complexe.
Le portable est interdit.
Mais l’emploi du temps est sur Pronote.
Les devoirs sont sur l’ENT.
Les absences sont sur une application. Le carnet de correspondance est numérisé.
Le menu de la cantine est accessible grâce à un QR code.
Le professeur principal envoie une information urgente à 22 h 48.
La direction rappelle qu’il faut impérativement consulter sa messagerie professionnelle.
Pour se connecter, un code de sécurité est envoyé sur le téléphone.
Puis, à 8 heures du matin :
Sortez immédiatement cet appareil de ma vue.
L’objet est donc interdit, sauf lorsqu’il est indispensable.
Ce qui est parfaitement clair.
Une règle probablement rédigée par les mêmes personnes qui organisent une réunion sur la sobriété numérique avec un diaporama de quatre-vingt-sept diapositives.
Le ministère ne supprime pas le numérique.
Il supprime uniquement le moment où le numérique l’emmerde.
L’élève devra consulter Pronote, mais sans téléphone.
Il devra lire les messages, mais ailleurs. Grâce à la tablette numérique qui remplace les bouquins par exemple. On remplace la coke par du valium. Ca va c’est plus soft.
Il devra vérifier les changements de salle, mais après être arrivé dans la mauvaise.
Cela développera son autonomie. Et ses mollets.
Évidemment, il faudra appliquer l’interdiction.
L’État interdit.
Le ministère communique.
Le rectorat transmet une note.
Le proviseur organise une commission.
Le professeur confisque.
Le CPE récupère.
Le parent téléphone. Exige qu’on lui rende le téléphone sinon « il va tout péter »
Et tout le monde finit par se demander qui est responsable lorsque l’iPhone à mille deux cents euros revient avec une rayure de trois millimètres.
Car confisquer un Nokia en 2004 ne posait aucun problème.
On pouvait le jeter contre un mur, écraser la tête de Marcello avec et téléphoner ensuite aux pompiers.
Confisquer un smartphone aujourd’hui revient à prendre en otage un lingot de verre contenant la vie entière de son propriétaire. Lui confisquer un rein serait moins dangereux. Filez nous une blouse et un scalpel putain !
Confisquer son portable, c’est aussi
Ses photos. Y compris celle de sa teub.
Ses mots de passe.
Ses messages. « le prof il a tarpin grossi cette otarie”
Et quatorze mille vidéos jamais regardées enregistrées sur TikTok. Dont celle de l’otarie qui essaie vainement de faire cours.
Le professeur devient donc surveillant, douanier, dépositaire judiciaire et assureur tous risques.
Tout cela en essayant d’expliquer les propositions subordonnées relatives.
La République annonce une révolution.
Nous on va orchestrer le chaos.
Mais l’interdiction du téléphone ne suffit pas.
Les réseaux sociaux seront également interdits aux moins de quinze ans.
Voilà qui devrait régler définitivement le problème.
Car Internet est connu pour son contrôle rigoureux de l’identité.
Depuis dix ans, la moitié des élèves de nos classes ont pu voir des partouzes de nain unijambistes en pleine nature. Comment ?
« Je certifie être né en 1914. » Les poilus sur You Porn.
Et personne ne s’étonne ensuite que Gérard, cinquante-deux ans, regarde depuis trois heures des vidéos de Minecraft sur le téléphone de sa mère.
Mais désormais, les plateformes vont vérifier.
Comment ? Mystère.
Peut-être demanderont-elles une pièce d’identité. Une reconnaissance faciale. Un extrait de naissance.
Un mot signé par la maman.
Ou une question secrète réservée aux adultes :
« Quel bruit faisait le modem lorsque vous vous connectiez à Internet en 1998 ? »
Les moins de quinze ans n’auront donc plus accès aux réseaux sociaux.
Une épreuve insurmontable pour une génération capable de contourner le contrôle parental, de créer trois comptes anonymes et de retrouver l’adresse personnelle d’un professeur à partir d’une photo de son chat. Tout ça sur le même VPN que le FBI.
Nous pouvons dormir tranquilles.
Alors oui, retirons les téléphones.
Fermons les réseaux.
Faisons respirer les adolescents.
Obligeons-les à lever les yeux.
À parler entre eux.
À observer le monde réel.
À écouter leurs professeurs.
À découvrir qu’un silence peut durer plus de sept secondes sans qu’il soit nécessaire de le remplir avec une vidéo accompagnée d’une musique accélérée.
Le projet est magnifique.
À 10 heures, après avoir confisqué douze téléphones, désactivé trois montres connectées et expliqué à Enzo que « urgence familiale » ne signifie pas répondre à une vidéo de son cousin, la sonnerie retentira. Oups. Next time maybe !
Mais l’idée est séduisante sur le papier. Même si d’autres pensent qu’une éducation au portable est possible. Peut être faire une formation au portable, en plus des autres matières.
On peut tous s’y coller.
Une fois qu’on aura maté la vidéo avec le steak et le fromage fondu, celle qu’on a partagée hier entre collègues !
Je viens de découvrir ta chronique. Elle m’a fait rire 🤣 et pleurer 😭 à la fois.
Heureuse et soulagée d’entamer ma retraite.
Bon courage à vous tous.
Je serai ravi d’accompagner cette nouvelle vie et vous souhaite le meilleur! Parlez du site à celles et ceux qui restent dans les tranchées 🙂
Je rie comme j’ai rarement eu l’occasion de rire sur un si petit bout de chronique, par pitier continuer c’est excellent 😭😂😂😂
Ah ben voilà, je t’ai retrouvé !! Je vois que même en pleine canicule tu continues d’être inventif, drôle, parfois grinçant ou touchant, mais surtout possédé par ton sujet..🤩 Alors bravo, et ne t’arrête pas !!! Des bises à toi et ta dulcinée :))